Le port du burkini sur les plages françaises fait actuellement débat au-delà des frontières de notre pays voisin. En Suisse, l’interdiction du niqab et de la burqa alimente les discussions. Un premier sondage paru en début de semaine montre que 55 pour cent des Suisses interrogé·e·s approuveraient aujourd’hui l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage », lancée en mars 2016. Les initiant·e·s invoquent un jugement controversé de la Cour européenne des droits de l’homme (CrEDH) qui validait une interdiction semblable en France. Cette initiative est toutefois une atteinte à la liberté personnelle et à la liberté de religion.
Les initiant·e·s de l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage », communément appelée « initiative anti-burqa », invoquent un arrêt* de la Cour européenne des droits de l’homme (CrEDH) – qu’ils ont plutôt l’art de critiquer vivement – en rapport avec l’interdiction du voile intégral en vigueur en France. La CrEDH a décrété que l’interdiction de dissimuler son visage dans l’espace public ne constituait pas une violation de l’article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) et de l’article 9 (liberté de pensée, de conscience et de religion) de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). La Cour elle-même a pris des pincettes dans son arrêt, indiquant même qu’un État qui s’engage dans un processus législatif tel que celui lancé en France prend le risque de contribuer à consolider des stéréotypes affectant certaines catégories de personnes et d’encourager l’expression de l’intolérance alors qu’il se doit au contraire de promouvoir la tolérance. Selon la Cour, une telle mesure n’était pas nécessaire dans une société démocratique. Néanmoins, elle a accordé à la France une marge discrétionnaire exceptionnellement grande pour régir le « vivre ensemble » dans l’espace public tout en appliquant l’interdiction de dissimuler son visage.
En Suisse, les initiant·e·s de l’initiative anti-burqa exploitent à nouveau, après l’interdiction des minarets, la « politique symbolique », avec pour but l’exclusion d’une minorité religieuse. L’interdiction de dissimuler son visage vise en effet les quelques rares porteuses de niqab ou de burqa, ainsi que les manifestant·e·s cagoulé·e·s. Une mesure insensée puisque, comme les minarets en 2009, les femmes musulmanes vivant en Suisse et portant la burqa ou le niqab se comptent presque sur les doigts de la main. L’interdiction concerne donc avant tout les touristes venues des Etats du Golfe dont les familles apportent, avec leurs achats, des revenus supplémentaires aux régions touristiques de Suisse. Avec cette initiative, la communauté musulmane dans son ensemble, bien intégrée en Suisse, est à nouveau décriée, et sa liberté religieuse individuelle attaquée. Les initiant·e·s veulent ainsi mettre le feu aux poudres, preuve en est déjà l’affiche de campagne.
L’interdiction de la burqa ou du niqab dans un pays pratiquement dénué de porteuses de burqa ou de niqab n’est ainsi rien d’autre que de la manipulation politique et un outrage à une minorité religieuse. Les règlements vestimentaires appartiennent au Moyen-Âge et contredisent l’Etat de droit libéral. Ils ne protègent pas les femmes, ils les stigmatisent. Il s’agit d’un moyen d’exclusion qui ne résout en rien la problématique sécuritaire, comme essaient pourtant de l’affirmer les initiant·e·s. Cette initiative doit être rejetée. La Suisse a très bien réussi jusqu’à présent à gérer de façon ouverte l’exercice de la liberté religieuse individuelle dans le cadre de sa Constitution et de ses lois. Il n’y a aucune raison qu’il en soit différemment dans le futur.
* Arrêt de la CrEDH, No. 43835/11, S.A.S. contre la France, 1er juillet 2014
Pour de plus amples informations:
Humanrights.ch: Strasbourg valide l'interdiction du voile intégral en France
Humanrights.ch: La burqa toujours au cœur du débat
Humanrights.ch: Liberté de religion
